Le cadre en bois
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« Je veux mourir. »
À chaque seconde, de chaque jour, de chaque semaine, ces trois petits mots restent inarticulés sur les lèvres d'un bon nombre de gens. Ces gens se trouvent partout : attendant dans la chambre d'attente, dansant dans les discothèques, se tenant debout derrière toi, se regardant présentement dans le miroir...

Gilles perçoit son reflet dans le miroir de sa chambre et remet vite son regard sur ses mains. Le cadre en bois lisse repose entre ses doigts. Il sait bien que c'est la seule chose qu'il peut étreindre sans se sentir gauche. Ce cadre est ce qui lui est de plus cher. Après une mauvaise journée comme celle d'aujourd'hui, ou en effet comme toutes les autres, il s'assoit sur son lit et fixe la vitre du cadre. C'est bien la vitre qu'il fixe et non la photo... Il n'y a pas de photo.

En autant qu'il se souvienne, ce cadre lui a toujours appartenu. Le fait qu'il est vide ne lui a jamais paru singulier. Au contraire, une photo l'aurait ennuyé... L'ennui de voir quelque chose de triste au lieu du bonheur d'imaginer quelque chose d'heureux. Cette vitre transparente agit comme la page blanche de l'écrivain. La page vide où l'auteur voit son histoire entièrement achevée, parfaitement écrite. Comme eux, Gilles ne veut pas prendre la chance de voir sous la vitre une parfaite banalité mensongère.

Et présentement, derrière la vitre du cadre, il imagine sa famille, souriante. Une photo qui aurait été prise un jour de vacances qu'il n'a jamais vécu.

Il passe ses soirées à regarder ce cadre, s'imaginant des situations heureuses, réalisant qu'elles n'ont jamais existé. Souvent, un rire sonore retentit de sa chambre, un rire maladroit, forcé. Après ces éclats, le marmonnement de mots confus suivent. En écoutant attentivement, on peut entendre la répétition d'une phrase, d'une simple petite phrase. Ensuite, des coups sourds retentissent contre le mur. Mais en ce moment, Gilles est assis calmement. Il reste immobile. Et il ne bouge point quand un cri retentit au rez-de-chaussée.

Ce cri annonce le souper. Finalement sorti de sa stupeur, il se lève. Il sort de sa chambre, descend les escaliers, et entre dans la salle à dîner. Assise, sa famille a déjà commencé à prendre le repas. Personne ne lève la tête. Comme eux, il s'assoit et fixe son attention sur son assiette et sa nourriture. Tout le monde reste silencieux; le seul son provient de leur mâchoire chiquant la viande. Et dernièrement, les dents à Gilles ne savent que mâcher et grincer. Ces petits os qu'on nomme les « dents » peuvent en dire long au sujet de quelqu'un. Gilles connaît les trois sortes de dents : celles qui sourient; celles qui, de convention, sourient; et celles qui grincent.

Pendant un instant de curiosité, il lève son regard vers sa famille, voulant examiner leurs dents. Par hasard, il ne peut déplacer son regard de leur bouche, voyant qu'ils ont les mêmes dents que lui. Tour à tour, il regarde chaque membre de sa famille. Tour à tour, il voit la dissimilitude entre leurs dents réelles et les dents souriantes qu'il imagine sous la vitre du cadre en bois. Gilles les blâme puisqu'ils n'ont pas l'air de ce qu'il a imaginé. À chaque bouchée, Gilles s'enflamme. Tour à tour, il voit leurs défauts, puisqu'il les connaît chez lui-même. Mais même avec leurs ressemblances, les membres de sa famille ne connaissent pas Gilles; et il ne les connaît pas. Tour à tour, il les hait; haïssant ce qu'il reconnaît en lui-même. L'émotion devient insupportable. Le seul son qu'il entend provient de ses dents. La colère se répand dans son corps. Tous ses muscles grincent. Sa mâchoire se serre et bientôt, claque. Il ne peut plus se supporter. Il est prêt à s'effondrer. Au moment précis où il sent ses muscles défaillir, sa mère le sauve par son regard. Il se redresse.

Pour un instant ils soutiennent son regard, et pour la première fois depuis longtemps, sa mère demande : « Comment a été ta journée? ». Gilles la dévisage, ne sachant pas quoi répondre. Il remet son regard sur l'assiette. Du coin de l'oeil, il voit sa mère qui continue à le regarder, attendant la réponse. Il murmure, quasiment avec honte : « Maintenant?... Bien ». Il se lève tranquillement et commence à marcher vers les escaliers. Mais après quelques pas il se retourne et voit sa mère, souriante. Il se détourne. Gilles marche à pas rapides vers sa chambre, laissant sa nourriture.

Aussitôt dans sa chambre, il étreint le cadre en bois pour la dernière fois. Utilisant toute sa force, il lance le cadre à terre. L'éclat de la vitre se fait entendre jusqu'à la salle à dîner. Gilles sourit gauchement, regardant les échardes de bois et les tessons de vitre, mêlés.

En lisant cette phrase, il y a une personne de moins qui a sur les lèvres trois petits mots inarticulés.



(j. gosselin)

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