Les bas
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         Albert est de nouveau en retard. C'est un défaut affreux pour un homme d'affaires. Oui, c'est ça, Albert est un de ces hommes importants qui font des décisions importantes pour faire une somme d'argent importante. Les clichés abondent : il n'a pas le temps de dépenser sa somme d'argent importante. Eh oui! la vie d'Albert est toute une affaire! Il connaît tout le monde et n'aime personne. Par contre, il réussit à sourire quand l'occasion l'exige.
         S'il fait tant d'argent, c'est bien grâce à son sourire. C'est une affaire très sérieuse, le sourire d'Albert. Un bon sourire ne se mesure pas seulement par la forme, mais aussi par la blancheur des dents. Les dents à Albert sont certainement blanches. Il est une de ces rares personnes qui vont au-delà des recommandations du dentiste. Cet homme se brosse les dents cinq fois par jour : au réveil, au déjeuner, au dîner, au souper et au coucher. En plus, chaque fois qu'il se brosse les dents, il passe la soie dentaire. Eh non! ce n'est pas fini, il rencontre le dentiste à tous les quatre mois. Tout de même, c'est compréhensible, son sourire lui apporte le succès. C'est bien difficile de parler d'affaires quand ton interlocuteur a un morceau de salade pris entre les dents. Tout comme un morceau de salade peut distraire quelqu'un des propos de son interlocuteur, il peut neutraliser l'effet d'un sourire. Pour les gens qui ne connaissent pas Albert, ce comportement axé sur la propreté pourrait sembler étrange, mais vous voyez maintenant que c'est un comportement tout à fait sensé.
         Il aime les dents propres, c'est simple. Mais malheureusement (malheureusement pour aucune personne en particulier), ses dents propres ne lui apportent pas l'amour. Il est seul. Il ne supporte pas la pitié des gens à ce sujet. Alors, tout le monde a pitié de lui en cachette. Albert se dit souvent qu'il aime mieux être seul, que l'amour, c'est seulement une affaire qui ne rapporte pas d'argent et qui souille la vie. Les gens qui lisent les pensées se demandent s'il pense la vérité. Mais la seule vérité qui vaut la peine d'être vécue, d'après Albert, c'est celle de la propreté, la propreté dans tous les sens du mot : un sourire propre, ses propres mots, sa propre identité, son propre espace, la conscience propre. Mais ce qui le réjouit (secrètement) le plus, ce sont les bas propres, puisqu'ils sont d'une telle rareté. Malheureusement (pour Albert), il n'en a pas présentement, ni sur les pieds, ni dans sa commode. Il était bien trop occupé dernièrement. Ça arrive, le jour de la lessive est repoussé. Mais cette fois-ci, il s'y est pris un peu trop tard. Demain, il a une rencontre d'affaires avec une personne importante qui contrôle une somme d'argent importante et quelle folie serait-ce que de la rencontrer avec des bas sales. Un petit résumé : il a une rencontre demain et, présentement, il n'a pas de bas propres. Ordinairement, oui, la lessive est faisable en une journée. Vous devez penser qu'il pourrait aisément faire la lessive ce soir. Le problème : la rencontre est à Toronto, il ne vit pas à Toronto et son avion part en 50 minutes. Ça prend 50 minutes pour laver et sécher une brassée de lessive, et il vit à 10 minutes de l'aéroport. Cela lui donne -10 minutes pour prendre son vol. Par contre, les bas propres sont bien trop importants pour Albert. Il a choisi de faire la lessive. Cette fois-ci, à l'aéroport, il est arrivé un peu trop tard... un défaut affreux pour un homme d'affaires, en effet. Il a manqué son vol. Peu importe, il y a un autre vol quelques heures plus tard...
         Voilà, allons le joindre dans l'avion. Il s'assoit dans le siège 34 B. Puisqu'il prend un vol qui n'est pas le sien, il n'a pas réussi à se choisir une bonne place. D'habitude, il s'assoit dans la classe affaires. Hélas! Présentement, il est pris dans le siège du milieu. Il ne voit pas dehors et il ne peut pas se lever sans déranger quelqu'un. Toutefois, il peut sourire puisque ses bas sont propres. Et voilà que tous les gens de sa rangée viennent de remarquer son sourire. Albert rayonne des pieds aux dents. C'est contagieux, toute la rangée 34 se met à sourire, peu importe leurs vraies émotions. Cette sensation de bien-être existe en soi et envahit chacun d'eux. C'est la sensation d'avoir des bas propres. Ces passagers n'ont jamais été aussi contents d'être en avion. Vous devez vouloir les rencontrer, ces heureux passagers. Que c'est plaisant de rencontrer d'heureuses gens! Alors, les voici :

34 A : Blanco. Oui, c'est son vrai nom. Il est poète. Tant qu'à lui, il s'exprime toujours avec précision. Ce serait vrai si tout le monde pensait comme lui, si. Pour Blanco, sa licence poétique s'étend à tous les domaines. Il dit ce qu'il pense et il pense qu'il a toujours raison.

34 B : Albert. Vous le connaissez déjà raisonnablement bien. Passons au prochain.

34 C : Bruno. Une vraie brute. Il ne ménage pas les insultes. Parfois comique, toujours insultant. Il aurait pu être un méchant comédien professionnel. Il aurait pu faire de l'argent en insultant le monde entier. Au lieu, il ne fait pas d'argent.

L'allée : Elle sépare les sièges 34 C et 34 D; un beau tapis rouge la couvre.

34 D : La petite Samantha. Elle ne peut s'empêcher de bouger. Quelle excitation! C'est son premier voyage en avion. Par contre, ce n'est pas un voyage parfait. Elle n'est pas assise près de la fenêtre. Ce sera pour une autre fois, les maisons microscopiques.

34 E : Brigitte. La mère de la petite Samantha. Elle non plus ne peut s'arrêter de bouger. Elle essaie de calmer sa fille. Plus elle essaie de la calmer, plus elles deviennent énervées.

34 F : La Belle Jacynthe. Elle s'est donné ce titre. Si elle pouvait exiger que tout le monde l'appelle ainsi, elle n'hésiterait pas. En plus d'être vaniteuse, elle est égoïste. La preuve, c'est qu'elle n'a pas voulu céder sa place à la petite Samantha. Pendant que la petite pleurait, Jacynthe souriait en regardant les maisons microscopiques.

Alors, ça fait déjà un bout de temps depuis le décollage. C'est un vol plutôt tranquille, qui tend un peu vers la mélancolie. Cette mélancolie n'atteint évidemment pas notre chère rangée 34. Il fait chaud et tous les ventilateurs bourdonnent. Une brise légère circule dans l'avion mais la sueur ruisselle tout de même le long des tempes. Les passagers languissent dans leur chaise. L'air chaud pèse sur les passagers et leurs traits s'étirent vers le plancher. C'est bien cette pesanteur qui déforme le sourire de Jacynthe en grimace. Sortie de sa torpeur, elle réalise que la brise légère a dépeigné ses cheveux et que la sueur a collé ses boucles à son front. L'énorme différence entre la sensation de bas propres et la sensation de ses cheveux dépeignés la bouleverse légèrement. Elle sent le besoin d'avoir les cheveux soigneusement peignés. Elle se lève, s'excuse auprès de la petite et de la mère, et ne regrette aucunement de ne pas avoir échangé sa place près de la fenêtre pour la place près de l'allée. Une fois dans l'allée, elle se redresse et marche aux chambres d'aisances. Ce dérangement secoue les passagers de la rangée 34 de leur torpeur. Ils ne pensent plus aux bas propres. La réalité les frappe plutôt fort et chacun d'entre eux se sent mal à l'aise. Ils bougent dans leur siège mais ne trouvent pas de position confortable. Les adultes de la rangée se satisfont d'une position pas tout-à-fait confortable tandis que la petite Samantha ne se serait satisfaite que d'une position entièrement confortable. Elle gigote, met son bras sur le bras du siège, accote sa tête sur l'épaule de sa mère, croise ses bras, amène ses jambes sur le siège. Elle se serait virée à l'envers si sa mère l'avait permis. Elle a soudainement une idée. Ses souliers et ses bas doivent tomber, c'est eux la cause de ce malaise. Elle plie la jambe droite vers le corps et commence à tirer sur son soulier. Brigitte, sa mère, la regarde avec un air réprobateur :
- Qu'est-ce que tu fais?
- J'enlève mes souliers et mes bas, dit-elle innocemment.
         Elle continue de tirer sur son soulier solidement attaché.
- Arrête. Tu vas pas enlever tes souliers.
- ...?
- Les souliers et les bas sont faits pour les pieds, non le plancher.
- Ils sont plus confortables quand ils sont sur le plancher.
         Voyant que sa petite fille est tenace, la mère sort les histoires d'horreur :
- Le plancher des avions est plein de microbes. Avec les pieds nus, tu vas ramasser tous les microbes et c'est pas bon ça.
- Je veux avoir des microbobes, maman.
         Décidément, cet argument échoue. La petite ne sait probablement pas ce que sont les microbes. La mère ne sait plus quoi faire. Au moment précis où la mère continue de ne pas savoir quoi faire, la Belle Jacynthe revient. Tous les yeux de la rangée la scrutent. La Belle Jacynthe ne se laisse pas déranger par les regards scrutateurs. Bruno, qui peut l'observer de la tête aux pieds puisqu'il a un siège d'allée, remarque qu'elle porte des bas avec ses sandales. Il se met à rire. Jacynthe se retourne, le regard perplexe, se retourne encore et va s'asseoir. Assise, elle entend Bruno dire à Albert :
- T'as-tu vu c'te fille-là. Ell'a porte des bas avec ses sandales. Il s'esclaffe de rire et ajoute, ça d'l'air con ça.
         Albert ne réagit pas. Il a vu les bas de Jacynthe, ils étaient propres. C'est ce qui importe. Il hausse les épaules. Voyant qu'il n'a pas eu la réaction désirée, Bruno se retourne vers Blanco et redit avec plus de vigueur :
- T'as-tu vu c'te fille-là. Ell'a porte des bas avec ses sandales, ça d'l'air con ça!
         Jacynthe rougit. Blanco sourit. Un peu amusé, il décide de continuer la conversation. Qui sait, une conversation intéressante pourrait évoluer de la remarque? Le poète lance alors :
-C'est assez comique qu'elle porte des chaussons avec ses sandales mais il doit y avoir une bonne raison...
- T'est plein de colle pour deux raisons, réplique Bruno. Un! Il n'y a pas de bonne raison. Deux! Ton vocabulaire vaut pas deux cents, c'est quoi des chaussons!?!
- Un morceau de matériel qui recouvre les pieds, dit-il comme s'il lisait la définition.
- On mange des chaussons, on les porte pas.
         Bruno s'esclaffe de rire. Les brutes pensent toujours qu'ils sont drôles.
- Oui, je sais bien que les chaussons se mangent, mais ils se portent aussi, réplique fermement Blanco. Je connais bien des mots et celui-là m'appartient depuis la naissance.
         Bruno rit de plus en plus et ses postillons arrosent les alentours, pendant que Blanco se frustre de plus en plus. La bouche à Blanco s'agrandit, prête à mordre dans les mots :
- Tu oses m'insulter!
         Les postillons revolent de la bouche de Bruno et de celle d'un Blanco blême de colère, pour atterrir sur le visage impassible de notre cher monsieur Albert. Eh oui! Le pauvre Albert est pris entre deux adultes incorrigibles. Il est bienveillant quand ça vient aux idiots, puisque souvent les idiots ont trop d'argent, mais là! c'était bien trop! Il ne peut supporter que quelqu'un lui envoie des postillons sur son propre visage, son visage propre. Les gouttelettes de salive d'un autre sur son visage, c'est dégoûtant. Tandis qu'Albert se frustre silencieusement de l'improprieté de ces deux hommes, Brigitte la mère s'inquiète. Elle ne pense plus aux bas et aux souliers de sa petite. Elle jette des regards furtifs vers l'avant de l'avion pour voir si quelqu'un va intervenir. Personne ne se montre. La petite Samantha, à première vue, semble tranquille. Par contre, elle sait très bien que sa mère est absorbée par le débat enflammé des deux hommes. Alors, lentement, très lentement, elle accote son pied droit sur son talon gauche et pousse sensiblement en utilisant toutes ses forces. Toute son énergie se dirige vers ses pieds. Et pouf! Un soulier tombe sur le plancher et bondit dans l'allée. Le léger courant d'air glisse à travers du bas de la petite, elle se sent déjà plus à son aise. Voilà ce que la concentration peut accomplir. Elle sourit imperceptiblement. Elle se penche dans l'allée pour voir son soulier abandonné. En levant le regard, elle voit Monsieur Albert se lever pour aller aux chambres d'aisances, fatigué d'être pris dans la guerre des postillons entre ces deux hommes. Bruno se tasse. Albert fait un pas, deux pas, trois pas... et manque le quatrième. Malheureusement, il trébuche sur le soulier de la petite Samantha. Le soulier revole au-dessous du siège de la petite et Albert revole sur le siège devant la petite. Bruno s'esclaffe de rire. Albert se redresse, complètement vidé de la sensation de bas propres, rempli de furie, il pousse l'épaule de Bruno :
- J'en ai assez. Premièrement, tu craches sur moi puis là tu essaies de me faire trébucher.
- Qu'est-ce que tu dis là, mon petit maladroit? dit-il d'un ton moqueur et innocent puisqu'il ne l'a réellement pas fait trébucher.
- Arrête de faire le con.
         Aucun être n'a jamais réussi à insulter Bruno sans avoir un coup de poing dans le nez. Albert n'en sera pas exempt. Tel qu'indiqué auparavant, Bruno est une brute. Les brutes n'aiment pas ça quand leur vrai caractère est révélé. Ils ne savent combattre cette image qu'en se conformant à celle-ci.
         L'avion fait une escale inattendue pour fournir les soins nécessaires à Albert. Il est inutile de dire que la rangée 34 n'est plus du tout habitée par la sensation des bas propres. La vie de chacun se transforme suite à cet événement si bas.

34A : Blanco. Mettant la main sur le premier dictionnaire à sa portée, il vérifie la définition de chausson : 1) Chaussure d'intérieur souple, légère et chaude. pantoufle, savate. 2) Pâtisserie formée d'un rond de pâte feuilletée replié contenant de la compote. La définition exacte de Blanco ne se trouve pas dans le dictionnaire. Par contre, il continue à utiliser le terme comme avant.

34B : Albert. Après tout, il a manqué sa rencontre d'affaires et une somme d'argent importante. En plus, il a le nez cassé et son sourire ne fait plus le même effet.

34C : Bruno. C'est encore une brute. Mais c'est tout de même une brute qui n'a plus le privilège de voyager en avion.

L'allée : Elle sépare encore les sièges 34 C et 34 D. Un peu plus rouge, le tapis supporte les gens de la même façon.

34D : La petite Samantha. Elle a bien vu qu'Albert a trébuché sur son soulier. Elle ne l'a dit à personne (même pas à son ourson). Maintenant, elle ne veut plus enlever ses souliers. Elle déteste toujours les souliers, mais d'une façon différente.

34E : Brigitte la mère. Elle s'inquiète du changement soudain chez sa fille qui veut maintenant dormir avec ses souliers. Eh oui! Bien des conflits n'ont jamais été résolus. Elle remet en question la façon dont elle élève son enfant mais continue à l'élever de la même façon.

34F : La Belle Jacynthe. Elle ne porte plus de bas avec ses sandales. Elle a donc souvent froid aux pieds. Par contre, son égoïsme et sa vanité n'ont pas été atteints.

(j. gosselin)

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