Ligne occupée
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Finalement, j'ai mon téléphone neuf. Ils viennent tout juste de l'installer. Ça fait à peu près un an que j'y pense, parce que ça fait un an que j'attends un certain appel. Ça me hante. Chaque fois que je parle à quelqu'un, la tension monte puis je suis de plus en plus distrait. Mes yeux fixent l'horloge qui semble s'accélérer. De plus en plus de secondes perdues. J'essaie de mettre fin à la conversation, maintenant devenue monologue, mais ces jours-ci, les gens ne se taisent jamais. Même s'il n'y a personne pour les écouter. Ils cherchent à dire quelque chose, mais personne ne les comprend.

Mais maintenant, je ne serai plus préoccupé par de longs monologues, parce que la ligne ne sera plus jamais occupée. Une ligne libre, et moi, libre de tension. Tu te demandes comment je vais faire pour que la ligne ne soit plus occupée? C'est bien simple, mon nouveau numéro de téléphone, je ne le donnerai à personne. Personne ne connaît mon numéro = personne, sauf le destin, ne pourra m'appeler. Le destin s'occupera sûrement de l'appel. Il ne déçoit jamais. C'est beaucoup plus facile quand le destin fait ce qu'il veut et que tu te laisses emporter. Mais, tu ne peux pas t'imaginer la patience que ça prend pour attendre le destin. Je ne m'en fais pas vraiment, mon destin m'a dicté que je devais être patient, alors j'attends. J'attends et puis j'attends. Mais au lieu d'attendre ici dans le salon à rien faire, je devrais rendre visite à mon nouvel ami.

Je me lève du divan et je me rends à ma chambre à coucher. En entrant, je vois le tout nouveau téléphone sur le bureau. Rouge et luisant. Il y a un mince fil qui court du téléphone jusqu'au mur, ensuite il monte jusque dans le ciel et dans les nuages. Pensez-y, ce si petit fil est mon contact invisible avec le reste du monde.

À côté du nouveau téléphone rouge, il y en a deux autres. Le rouge étant celui qui est réservé pour Dieu, le blanc est pour tous les autres. Le troisième, c'est le jouet préféré de mon fils, je garde celui-là dans ma chambre parce qu'il n'en a plus besoin. Le rouge, c'est ma couleur préférée, et je pense que si Dieu allait m'appeler, il aimerait savoir que je parle dans un beau téléphone. La seule raison que j'ai pu attendre Dieu, c'est que c'est lui qui contrôle mon destin, puis je suis certain qu'il ne veut pas que je perde la boule. Je suis certain qu'il a en masse de choses à faire. C'est probablement pour ça qu'il ne m'a pas encore appelé.

Je m'assois au bureau devant les trois téléphones. Les barreaux de la chaise me rentrent un peu dans le dos, mais je ne m'en fais pas. J'accote mes coudes contre la table et j'attends. S'il y avait une carrière qui se nommait «patienteur professionnel», je serais leur patienteur numéro 1. Tout d'un coup, le téléphone sonne. Pour un instant, je pensais que c'était le rouge, mais c'est le blanc. Je réponds, l'air déçu.

- Allô.
- Allô, comment que ça va? On dirait qu'il y a quelque chose de mal.
- Non, il n'y a rien de mal. Juste un peu fatigué.
- J'appelais juste pour te dire que j'arriverai un peu en retard pour souper. Au travail, les choses sont pas mal occupées.
- Reviens vite, je repris avec enthousiasme. J'ai une surprise pour toi.
- Vraiment? C'est quoi?
- La première lettre, c'est S. La deuxième, c'est U. Puis là, le reste, c'est R-P-R-I-S-E.
- Très drôle.
- Merci, merci beaucoup. J'aurais pu faire carrière comme comédien, tu sais.
- Absolument. Mais là, il faut que je parte. J'ai bien hâte de savoir c'est quoi la surprise… Alors, à ce soir.

Ma femme, elle n'a jamais eu tant de patience que moi, mais ça, c'est la faute de son destin. Par contre, ma femme est d'une sagesse incroyable. Elle trouve toujours les mots pour m'apaiser. Et parfois, elle crée un merveilleux silence qui pourrait endormir l'enfant le plus tracassé. Comme je suis chanceux de l'avoir. Là, un doux sentiment m'envahit, j'ai pu parler et écouter mon interlocuteur au bout du fil. Aucune tension ne m'a pris en otage. Et maintenant, je reste devant les téléphones et le temps s'écoule.

Le son des pas d'Elara au seuil de la chambre m'éveille. Un sourire de tendresse se glisse sur son visage. Puis elle dit, taquine : « Où est mon souper, servant? » Puis elle rit de sa voix douce. « Mes excuses, ma si belle reine, mais votre bien-aimé servant s'est endormi. » Puis elle continue de rire. Elle est si belle à ces moments. Puis là, avec un ton de jeunesse, elle dit :

- Ma surprise, je l'attends depuis des heures.
- Oh, c'est pas grand chose. C'est juste quelque chose qui pourrait t'être utile.
- Bien, elle est où?

Puis là, elle regarde autour d'elle. Et elle voit le beau téléphone neuf sur le bureau. Je fais signe que oui, c'est ça la surprise, aussi petite qu'elle soit. Puis elle me regarde, avec un air amusé et confondu.

- Pourquoi?
- Bien, j'attends un appel. Avec un téléphone neuf, je sais que la ligne ne sera jamais occupée. Je ne manquerai jamais l'appel.
- Et quel appel a assez d'importance pour que tu aies besoin d'un deuxième téléphone?
- J'attends l'appel de Dieu.

Et là son sourire s'est effacé. Elle devint inquiète. J'ai vu dans ses yeux qu'elle se préparait à rire, à rire de toute cette affaire comme si c'était une farce. Mais cette expression aussi s'est effacée. Elle savait que je ne faisais pas de farce, que j'attendais vraiment Dieu. Un silence s'est imposé et ce n'était pas le merveilleux silence qui apaise un jeune tracassé. Le silence, c'était celui qui souffle à l'oreille de l'enfant qui doit se surveiller parce que les monstres sont à deux centimètres de son âme. Et il fallait que ce silence meurt. J'essayai de m'expliquer.

- J'attends cet appel parce que…

Le silence s'est refait. Comment utiliser des mots qui expliqueraient que je voulais savoir si notre fils était sauf. Que ça faisait un an que j'attendais. Je me suis repris.

- Je veux savoir si Marieke est correct.

La peine s'ajouta à sa confusion. Puis elle parla, la gorge serrée.

- Ça fait un an depuis que Marieke est mort. Un an.

Et elle se mit à pleurer doucement. Je ne savais pas si elle pleurait à cause de ce qui était arrivé à Marieke ou à cause de moi. Je mis mon bras autour d'elle pour la réconforter mais il était placé gauchement. C'était comme si elle le supportait, et que c'était un poids de plus pour elle. Tout mon être était pareil à lui. Sans elle, je me serais effondré. Puis là, elle me regarda à travers ses larmes, et juste comme elle, tout pour moi s'est embrouillé. Nous étions deux humains accrochés l'un à l'autre, puis nous ne voyions plus vraiment. Et quand on ne voit plus vraiment, on cherche davantage. À cet instant, j'essayai de comprendre ce que j'avais anticipé pour une année entière... Nous sommes restés plantés là, perdus dans notre propre foyer, cherchant la porte de sortie, cherchant à discerner quelque chose, n'importe quoi. On dirait que nous étions aveugles pour une seule seconde, qui s'étirait à l'infini. Figés, notre monde tournoyait. Tournoyait à ne plus rien pouvoir distinguer. Le moins je voyais, le plus je cherchais, le plus vite que je tourbillonnais. Puis tout d'un coup, tout s'est arrêté. Je ne cherchais plus. J'étais tombé, épuisé. Quand tout se fut immobilisé, j'ai pu voir. Je n'avais plus besoin de réponse. Et à ce moment-même, elle se présenta.

Le téléphone sonna. Ce n'était pas celui qui était blanc, c'était l'autre. On s'est retourné, fixant le téléphone rouge, se demandant si on devait répondre. Tranquillement, il sonna. Puis là, on réalisa que ce n'était pas le téléphone rouge qui sonnait, c'était celui de Marieke. Le jouet si précieux de Marieke. Et là, on savait tous les deux qu'on n'avait plus besoin de répondre.



(j. gosselin)

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